Acier, un passé au futur

ARCELOR_MITTAL

Oubliées les polémiques lorraines, ArcelorMittal investie en France. A l’usine de Saint Chély d’Apcher, petite ville lozérienne, une nouvelle ligne de production vient d’être lancée. L’aciérie mise tout sur la qualité de ses produits et l’innovation. Illustration concrète des déclarations de François Hollande qui, le 26 septembre à Florange, promettait « d’assurer l’acier de demain ».

 

Une tour de tôle beige flambant neuve s’élève dans l’horizon. A ses pieds, des bâtiments industriels perdues au milieu de la nature. Des ouvriers se pressent sur un parking. Des petites maisons traditionnelles des paysages sidérurgiques, un panneau ArcelorMittal. Ici, on décape, on lamine à froid, on dégraisse, on recuit l’acier. Des termes obscurs qui sont le quotidien des 200 salariés de l’usine de Saint Chély d’Apcher. Nous ne sommes  pas en Lorraine mais bien en Lozère, le département rural le moins peuplé de France, plus connu pour son agriculture que pour son industrie.

Depuis le 20 septembre, une nouvelle ligne de recuit continu fonctionne après 3 ans de travaux, positionnant le site sur le marché du haut de gamme. Unique en Europe, la nouvelle ligne, longue de 370 mètres, pourra produire 120 000 tonnes de bobines d’aciers par an. Elle s’étend de manière majestueuse, de longs tuyaux colorés tranchant avec les anciennes machines.

Désormais, sort de ses entrailles un acier spécialisé pour les moteurs, appelé iCARe. Il est destiné aux fabricants d’électronique et aux constructeurs automobiles qui investissent dans les voitures électriques. Gilles Hoffmann, le directeur est confiant, «la crise ne peut être que passagère. Notre objectif est de devenir le leader mondial de l’acier électrique». Le site fournit déjà l’acier des moteurs de la Bluecar de Bolloré et de la nouvelle BMW i3. Un marché d’avenir alors que le parc automobile électrique ou hybride progresse. Ce nouveau recuit aura coûté près de 90 millions d’euros, soutenu par la société d’économie mixte de la Lozère, la SELO. 60 millions d’euros pour le groupe ArcelorMittal, 30 millions pour le département.

Une usine à taille humaine

Né en 1916, le site dépendait des Aciéries et Forges de Firminy. Sa localisation fut choisie pour la proximité d’une ligne de chemin de fer et la présence d’une carrière de quartz. « Encore aujourd’hui, le célèbre viaduc ferré de Garabit, construit par Gustave Eiffel survit grâce à lui», note le directeur.

Entré dans le groupe Usinor en 1983, il fut intégré à Arcelor en 2000, devenu 6 ans plus tard ArcelorMittal. Un changement d’échelle parfois difficile à accepter. «Des gens viennent de l’extérieur et pensent nous manager comme un gros site» regrettent des salariés. Le groupe sidérurgiste emploie 20 000 personnes en France réparties sur seize sites de production.

«Ici, c’est une grande famille, tout le monde se connaît » décrit Mickael, employé depuis 6 ans. Avec humour, il se surnomme lui même le « décapeur de l’extrême ». Sur le site, les trois-quarts des salariés sont originaires des alentours. Christian aussi le reconnaît : «l’usine est dans une bulle». Embauché il y a 37 ans, il a d’abord connu l’atelier, s’est occupé de gestion-production, avant de devenir commercial. «Les gens du coin travaillent là de génération en génération. Il y a une vraie mentalité ouvrière, un esprit de groupe.» D’ailleurs, on ne parle pas de Mittal, mais simplement de l’usine de Saint Chely.

MISE EN PLACE BOBINE RECUIT VASE CLOS

Changement d’époque

L’âge doré des trente glorieuses, les doutes des années 2000, Saint Chély a quand même connu les soubresauts de la filière sidérurgique. Après 1945, « il y avait des menuisiers employés» se rappelle encore Christian. On offrait le logement aux familles qui venaient de Pologne, d’Espagne. Une véritable ville dans la ville.

Mais ce dont il est le plus fier c’est la hausse des tonnages due aux progrès techniques, «avant, l’usine devait faire 35 000 tonnes avec 450 personnes, maintenant c’est 100 000 tonnes avec 200 personnes». Car peu à peu l’informatique est venu compléter le savoir faire des ouvriers. Des écrans diffusent l’avancement du processus en complément des vitres qui surplombent la ligne de production. Une odeur du café chaud s’échappe des gobelet de plastique tandis que quelques ouvriers discutent, un œil sur les ordinateurs.

Au milieu du bruit assourdissant et des odeurs d’aciers brûlés, des machines décapent de gros rouleaux de tôle argentée qui seront laminés à froid. Ce processus réduit l’épaisseur des tôles, prises entre deux gros cylindres les compressant. Puis elles passeront dans un recuit qui permettra de modifier et d’adapter ses caractéristiques comme sa rigidité ou la qualité de ses propriétés magnétiques.

Roland, 40 ans d’usine, traque avec application le moindre défaut. Son visage plissé et ses mains calleuses témoignent de ses années passées à contrôler la qualité des aciers produits. Ce métier, « il l’aime », dit-il de sa voix rocailleuse. « Il n’y a jamais deux défauts identiques et il faut toujours en rechercher la cause». Avant lui, son père et son oncle travaillaient à l’usine.

Seconde chance

Par pudeur, comme s’il ne fallait pas compromettre un avenir qu’ils espèrent tous bon, rare sont ceux qui acceptent de s’épancher sur la conjoncture. « On peut mourir du jour au lendemain » confiera simplement l’un d’eux. Depuis 2007, la demande d’acier en Europe a chuté de 30 %. La production est, elle, passée de 210 millions de tonnes à 170 millions de tonnes. ArcelorMittal table sur une hausse de la demande mondiale d’acier de 3,5% cette année et la fédération européenne de la sidérurgie, Eurofer, espère une reprise progressive en Europe pour l’année prochaine.

Vincent, Patrick et Mathieu travaillent depuis plusieurs mois sur la nouvelle ligne de recuit. « Tout va changer. Travailler en automatique, ce sera plus facile, le produit sera de meilleur qualité », se réjouissent-ils. Après deux années de flottement, la peur du carnet de commande vide existe, pourtant tous croient à la possibilité de produire de l’acier électrique à haute valeur ajoutée en France, destiné notamment à l’export.

En attendant, il se raconte qu’un garage de la ville vient de se spécialiser dans les voitures électriques. Qui sait, peut être qu’un jour les composants en acier de leur moteur passeront par l’usine. « On n’aura pas de seconde chance de toute façon ».

Simon Buisson (Article publié dans Alumni Sciences Po Magazine n°7)

 

ArcelorMittal est le leader mondial de l’acier. Il représente entre 6 et 7% de la production mondiale. Le groupe sidérurgiste a récemment réduit ses pertes nettes, ramenées de 652 à 193 millions de dollars tandis que son chiffre d’affaire demeurait stable à 19,6 milliards de dollars. Quant à Florange, la restructuration du site est à ce jour presque achevée et les licenciements secs ont pu être évités. Lors de notre rencontre, Gilles Hoffmann, le directeur de l’usine de Saint Chély dénonçait « la maltraitance injuste » dont est victime le groupe depuis l’arrêt des hauts-fourneaux lorrains.

 

 

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