Sublime forcément sublime, Victoria.

Notre monde contemporain est une femme, il s’appelle Victoria. Après l’exploration de la société des années 2000 avec Cendrillon, une errance à multiples visages au coeur de la finance et de la misère humaine, Eric Reinhardt publie chez Stock son nouveau roman intitulé le Système Victoria.

Qui est-elle? Victoria est une jeune femme belle, intelligente, dure, élégante, troublante. Son métier? Drh dans une grande multinationale, autrement dit, c’est elle qui surveille et repère les cadres prometteurs éliminant les quinquagénaires dépassés. C’est elle qui négocie la fermeture d’usines maquillée en chance pour les ouvriers… Oui Victoria est l’incarnation d’un monde libéral, violent où l’argent se dépense à outrance, où les corps se consomment jusqu’à obtenir la jouissance ultime, même artificielle. Pourtant un soir, elle rencontre David au hasard d’une grande surface.

Victoria symbolise la réussite, la puissance, la splendeur et une certaine insouciance arrogante. David lui, est un architecte raté, un peu gauchiste, devenu chef de travaux sur la plus haute tour en construction de la Défense, baptisée Uranus. Si l’une vit ses rêves, l’autre mène une existence routinière entre un travail prenant, une famille heureuse et des aventures sans lendemain avec ces jeunes filles que l’on croise dans la rue et que l’on baise – car faire l’amour est un trop grand mot- dans un sordide hôtel lors d’une fin d’après midi. Il faut d’ailleurs, lire les sublimes pages du début du roman. Reinhardt avec son écriture à la fois enlevée et profondément désabusée raconte le jeu de la séduction plaisant et forcé, la détresse d’un amant, le tragique de l’acte avec ces inconnues, l’égoïsme de la sexualité.

David et Victoria deviennent donc amants. Elle et lui, lui et elle, entre excès de désir et attachement réel malgré les mensonges et la vérité qui se mêlent. David pour la première fois se sent exister, il est transfiguré par de cette relation qui se révélera fatale. Car Victoria meurt, on le sait dès le début du livre. David sera même accusé, ce qui le pousse à fuir. Cette pulsion de mort que certains aujourd’hui associent au capitalisme est présente au fils des pages: Eros et Thanatos. Telle une tragédie, on se dit que l’équilibre de leur couple va rompre avec fracas, qu’elle se lassera de ce looser  magnifique, qu’il craquera face à sa dureté. Mais c’est une mort absurde qui frappe le lecteur: tout ça pour ça ; pour un orgasme, un fantasme de trop. Elle n’est pas perdue par la vanité mais bien par l’Eros. Victoria est l’héroïne de cette société post-moderne, décrite par Gilles Lipovetsky dans L’ère du vide. Une société hédoniste de repli sur la sphère privée où les rapports humains ne sont régis que par la séduction et l’apathie. Le narrateur n’arrive pas à jouir lors des moments passés au coté de cette femme irréelle. Seul un plaisir immatériel, un vide restent.

Pourtant, contrairement aux apparences, Victoria souffre. Les pages de son journal intime envoyées au narrateur témoignent de ses doutes, de ses faiblesses intérieures à elle, la femme puissante tenant tête aux actionnaires ou aux syndicats. La culpabilité de David s’enracine dans son incompréhension des faiblesses de ce Système esthétiquement rodé mais intimement dévastateur pour son instigatrice. “ Si j’avais renoncé à cette instant précis, à lui adresser la parole, intimidé par la perspective de faire entrer dans ma vie une femme de cette stature ; si je lui avais dit: excusez moi, je suis désolé, je vous ai pris pour quelqu’un d’autre, avant de m’éloigner et de rentrer chez moi ; si j’avais pu savoir que l’aborder entraînerait mon existence dans une direction où je n’étais pas sûr de désirer qu’elle s’aventure, Victoria n’aurait pas trouvé la mort un peu moins d’un an après notre  rencontre.” 

Malgré quelques passages à vide, le Système Victoria est un grand roman de notre époque. Porté par une plume tantôt lyrique, tantôt déroutante de crudité, Eric Reihnardt éclaire une nouvelle fois notre monde. Un monde de l’instant gargarisé par la réussite du temps présent, même si parfois dans l’horizon, les victoires ont un goût de défaites amères.

Simon Buisson

Publié sur travellingactu.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s