Leur grand soir…

Reportage parmi les militants de la Place de la Bastille, où Jean Luc Mélenchon tenait dimanche après midi son grand meeting pour la 6e République. 

Dans le ciel gris de ce dimanche après midi, quelques ballons rouges s’échappent. C’est la foule des grands jours qui occupe la place de la Bastille à Paris. Jeune et moins jeunes, sympathisants ou militants, curieux tout simplement, ils ont marché depuis Nation pour investir ce haut lieu de l’Histoire de France et écouter le discours de Jean Luc Mélenchon. La place se remplie peu à peu, ça parle, ça débat, ça danse au rythme des chansons jouées sur scène. Le chiffre de 120 000 personnes circule, sans doute sont-ils moins,  mais qu’importe… L’ambiance, plutôt calme au début, se réchauffe. Des militants sont montés sur la colonne de Juillet, d’autres se faufilent, la veste couverte d’autocollants. Ils offrent des journaux révolutionnaires ou dressent avec fierté le panneau sur lequel s’inscrit une Marianne défendant la 6e République. Même Roger, communiste depuis 1963, est convaincu. Distribuant ses tracts, lui qui voulait voter André Chassaigne (le concurrent PCF de Jean Luc Mélenchon, lors des primaires du Front de gauche) loue à présent “la pédagogie de son candidat et défend son projet d’une BCE “qui prêterait aux Etats directement”. Sur les visages, la joie d’être là, de se retrouver ensemble est lisible. Un jeune sympathisant porte un bonnet phrygien, ancien électeur du PS, il se dit séduit par le projet du Front de gauche concernant notamment les institutions. Il regrette qu’Arnaud Montebourg n’ai pas plus influencé François Hollande. S’il se félicite de la ferveur populaire qui se développe depuis janvier, la peur d’un nouveau 21 avril ne s’est pas encore tout à fait estompée: “C’est quelque chose que je garderai en ligne de compte selon les évolutions. 2002 ça m’a fait mal, mais au vu des sondages Hollande sera au second tour.

Emotion

Didier Porte, l’ancien humoriste licencié de France Inter, fait patienter l’assistance, moquant Nicolas Sarkozy et Carla Bruni. Le candidat socialiste a lui aussi, le droit à quelques blagues. Le chanteur Ridan, habillé en Sans culotte entonne sa nouvelle chanson “Ah les salauds”. Il récite pour conclure un petit poème composé pour l’occasion. Ils sont chaleureusement applaudis. Outre l’ambiance festive, une certaine émotion règne parmi cette foule métissée, diverse, éclectique. Se dire qu’enfin c’est possible, qu’une gauche différente de la sociale démocratie classique pourrait l’emporter. Des Résistance ou des Ne lâchez rien retentissent. L’enthousiasme est palpable, les citoyens ont envahi la cité. Maele, jeune militante au Front de Gauche, a adhéré lors des européennes, il y a 3 ans. Elle porte une fleur rouge à sa veste, sur son visage est écrit le mot égalité. Quand on l’interroge sur les raisons de son engagement, elle défend le projet global du candidat et la dynamique des équipes: “nous voulons tout réformer sur de nouvelles bases, c’est un projet complet, vaste. C’est pour cela que nous marchons pour la 6e République.” Féministe, elle applaudit également les propositions sur les droits des femmes: “on a souvent accusé  Mélenchon de machisme pourtant c’est lui qui propose le plus: l’égalité salariale, le droit à disposer de son corps”. Pour nous parler, elle se reprend plusieurs fois. S’excuse car trop émue: “les autres militants, plus anciens me disent, tu ne te rends pas compte de la chance que tu as de vivre cette campagne. Voir cette place noire de monde, cette ferveur, ça montre que nous ne sommes pas dépolitisés.” Certes, cette marche puis ce meeting font partis d’un plan de communication flirtant avec l’Histoire, mais ils réinventent un lien entre les citoyens et le politique. Ils mettent en images l’autre gauche, celle qui a voté non en 2005, celle qui a l’impression que les grands partis ne les écoutent plus. Cette mobilisation prouve les bons résultats dans les sondages et, espère l’état major du Front de gauche, replace le curseur à gauche dans cette campagne présidentielle.

Tribun

L’heure avance, il est bientôt 17 heure. Quelques “Mélenchon président” sont entamés, rapidement stoppés. Ici, pas de personnalisation. Pourtant, tous l’attendent car il est plus que le tribun charismatique, parfois colère que l’on moque ou admire. Jean Luc Mélenchon monte enfin à la tribune, vêtu de sa traditionnelle cravate rouge. Sa voix est grave, presque gaullienne, ses phrases lyriques. “Nous allons faire de cette élection une insurrection civique” s’exclame t-il, 141 ans jour pour jour après le début de la Commune. “Nous sommes à la bonne date, le 18 mars, commencement de la glorieuse commune de ParisNous répondons à notre tour à l’appel de Jules Vallès: ” place au peuple, place à la commune!” Puis c’est une autre Révolution, celle de 1789 qui inspire sa rhétorique: “Génie de la Bastille qui culmine sur cette place, nous voici de retour, le peuple des révolutions et des rébellions en France. Il nous faut aujourd’hui, dans cette France défigurée par les inégalités (…), tourner la page une nouvelle fois de l’Ancien Régime.” Il égrène ensuite son projet: une assemblée constituante, le droit à l’euthanasie, le droit du sol intégral, la règle verte et la planification écologique. Les sévères critiques contre ses concurrents, les jeux de mots ont disparu. Ce n’est pas un discours comme les autres. L’importance de l’instant est perceptible à chaque mot, chaque silence. Des centaines de drapeaux rouges et tricolores s’agitent devant lui, symboles de cette synthèse réussie entre un patriotisme assumé et la gauche. Dans le public, des salariés de Fralib, cette fabrique marseillaise de thé, fermée par le groupe Lipton, applaudissent lorsqu’il aborde de front la question sociale: “Nous sommes le cri du peuple, des ouvrières et des ouvriers méprisés, humiliés et abandonnés, le cri du peuple, celui de la femme qui met en enfant au monde dans un camp de rétention (…) Celui de l’enfant qui n’a pas de toit et qui n’a pas d’instituteur lorsqu’il va à l’école.” Après 20 minutes de discours, l’Internationale et La Marseillaise retentissent. Longuement acclamé, Jean Luc Mélenchon s’éclipse. Ses propos ont tout de même, laissé sur leur faim nombres de personnes, à l’image de Martine: “Nous avions été galvanisés par le discours de Stalingrad, on s’attendait donc à une discours plus long, plus charpenté, plus enthousiasmant pour les gens qui doutent encore.” Virgile, jeune étudiant en médecine, interne aux Hôpitaux de Paris est lui aussi un peu déçu mais reste heureux de l’affluence.

La sono diffuse Ma France de Jean Ferrat, la Place de la Bastille se vide peu à peu. La foule s’efface, la vie reprend son cours. On s’active pour nettoyer. Les pancartes sont entassées, les banderoles pliées. Le Front de gauche a réussi son pari. Dans une rue adjacente, une petite fille crie en faveur de la “6e République”, ses parents et des amis sourient.

Simon Buisson

-photos signées Marie Monier-

Publié sur travellingactu.

 

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