Barbara ou la dictature du regard 

Le soleil brille sur cette petite route de campagne, un couple fait du vélo. S’il y a des sourires, leur traits trahissent une hésitation, un peur qui contraste avec ce paysage agréable. Un long travelling les suit de face, on se croirait presque en Bretagne. Pourtant, nous sommes en Allemagne de l’est, en 1980. Barbara -Nina Hoss, incroyable de sobriété-, jeune pédiatre vient d’être mutée dans un hôpital de province car le régime la soupçonne de vouloir passer à l’ouest rejoindre son amant. Le médecin chef de l’hôpital, André -Ronald Zehrfeld si fort, si fragile- , chargé de sa surveillance, tente de la séduire.

Le nouveau film de Christian Petzold ne pourrait ressembler qu’à une vague histoire d’amour impossible sur fond de dictature du prolétariat grisâtre. Ce serait se tromper. Ici, pas de caricatures à la Good Bye Lenin ou de décors sombres à La vie des autres. Non, le soleil brillait aussi de l’autre côté du mur, l’amour troublait encore. Le nom de la Stasi n’est jamais prononcé, le régime du soupçon est intériorisé. Chaque mouvement, chaque geste de Barbara se fait sous le regard du spectateur et d’habitants des environs. Sont-ils chargés de la surveillance, est-ce elle qui fantasme ces filatures, à l’image des jeux de regard qu’elle ne cesse de jeter dans le train alors qu’elle lit un message venant de l’ouest. Pour ce faire, le réalisateur isole Barbara dans les différents plans, d’une manière à la placer au centre de l’espace, de l’attention. Aidé par une mise en scène épurée qui fut d’ailleurs récompensée au Festival de Berlin, il évite les clichés. Le montage austère fait se succéder une série de séquences où la tension est à chaque fois perceptible. Tension politique, tension sentimentale.

Dans la lignée d’un Georges Orwell, Petzold nous signifie avec intelligence, ce qui lui parait être l’essence d’une dictature: l’absence d’invisible. Car nous sommes loin de tout angélisme. En témoigne cette scène de fouille, le policier chargé de la surveillance, est assis dans un fauteuil, stoïque, il observe les objets voler dans la pièce, bientôt il fera entrer une femme chargée de fouiller physiquement Barbara. Le régime veut contrôler ses ressortissants en espionnant leur vie. Il pénètre aussi, au sens propre, leurs corps où pourraient se cacher des informations. Violente métaphore.

Dès le premier plan, elle évolue seule sous les regards de son entourage. L’officier et André l’observent en train de fumer sa cigarette. La jeune femme perd toute intimité et ne cesse de voir étaler une vie qui n’a de privé que l’illusion. Ce n’est pas un hasard si le séduisant médecin se retrouve à servir l’Etat dans ce petit hôpital de province. Jadis, docteur à Berlin, il fut mis à l’écart suite à une erreur de réglage des couveuses qui a rendu aveugle des bébés. On ne sait d’ailleurs pas s’il s’agit de son véritable passé ou d’une stratégie, même si, comme elle, on souhaite le croire.

Rien de ne doit être ignoré par le pouvoir, tout est visible dans une dictature. La force du film se trouve dans cette évocation personnifiée. S’il évoque les camps de travail forcé et le régime policier de l’ex RDA, il insiste avec réussite sur la souffrance psychologique d’un quotidien fait de méfiance et de solitude. Barbara, parle peu de peur de se trahir, Barbara se refuse à faire confiance de peur d’être dénoncée. Les seuls moments de liberté demeurent ces instants partagés dans une forêt ou dans une chambre d’hôtel à compagnie de son amant qui espère la faire échapper de cet enfer. Même si cela réclame l’abandon de son poste à l’hôpital où défilent au jour le jour malades et victimes indirectes d’une société épuisée. Difficile choix que celui de la résistance banale ou du départ. D’autant plus qu’une complicité se crée peu à peu entre elle et le médecin. Liés par la solitude, un sentiment naissant anesthésie la peur, la suspicion.

Dans une des scènes du film, l’héroïne essaye de réparer la chambre à air de sa bicyclette. Alors qu’elle la plonge dans l’eau, elle parvient à trouver la fuite. Des bulles d’air s’échappent du caoutchouc noir, symboles d’une liberté espérée. Une libération qui passerait par l’ouest ou paradoxalement par l’amour, redonnant confiance à l’invisible et l’irrationnel.

Simon Buisson

Publié sur travellingactu.

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