Une péniche pour ne pas couler

Reportage sur une péniche de l’Ordre de Malte qui accueille depuis plus 13 ans des personnes en difficultés.

Une péniche blanche et verte amarrée sur le quai de Javel en bord de Seine. Devant, des jeunes gens et leurs chiens fument une cigarette. Au loin on devine la cime de la Tour Eiffel. La nuit est tombée sur Paris et comme tout les soirs de l’année, le Fleuron Saint Jean accueille des sans-abris et des personnes en situation de précarité extrême, parce que, comme le dit Joseph, devenu directeur après avoir été bénévole depuis le début, «les gens sont dans la merde été comme hiver».  Le choix de la péniche s’est imposé très vite pour éviter les contraintes de voisinages. L’Ordre de Malte, propriétaire du centre, en avait déjà une qu’il suffisait d’aménager. Elle dispose de 50 places réparties dans des cabines doubles. 999 personnes différentes ont été hébergées en 2011. La seule crainte, une crue de la Seine qui obligerait à fermer, comme c’est arrivée en 2003.

Ici pas de résidents, mais des passagers de tous horizons, accidentés de la vie. «On traite le malheur du monde», explique Joseph. «On est connu pour accueillir tout le monde. Certains centres ne veulent pas de sans-papiers. Chez nous, sur 40 étrangers, 30 sont sans-papiers.» Si à l’ouverture de la péniche en 1999, les personnes hébergées étaient surtout des «clochards, habitués à la rue», Joseph a noté «un changement radical» depuis 2003-2004, avec l’arrivée d’Afghans, de Tchéchènes, d’Egyptiens, de Tibétains. «On suit la transhumance des personnes qui arrivent en France après les guerres», constate t-il. Autre particularité, grâce à la fondation 30 millions d’amis, les chiens sont autorisés à bord.

Dans la salle commune, des hommes viennent de finir de diner. Au menu ce soir, du poisson. Déjà, sous les néons bleuâtres, les cartes et les jeux de sociétés sont sortis. Sur les étagères du mur, de nombreux livres de poches sont rangés. Malgré leurs visages fatigués, ils tentent ensemble d’oublier leur quotidien. Il y a de la pudeur dans leur regards. On parle, on s’observe. Un chariot passe entre les tables pour récupérer les assiettes vides.

A l’étage, Bachir est monté avec son tapis de prière. Après un premier séjour sur la péniche il y a un an, il est revenu il y a deux jours. Il raconte ses problèmes de santé, son départ d’Algérie où il vendait des pièces détachées. De nationalité française car son père était «indigène», il a laissé ses 3 enfants au pays. Son récit est ponctué par les adresses précises des organismes et autres administrations qu’il a fréquenté depuis son arrivée en France. «Le problème c’est que je suis vieux. Sur un papier un jour, j’ai lu les mots: frein d’âge. Je peux vous dire que c’est resté là.» Il a 56 ans.

Brahim, sénégalais de 26 ans nous rejoint. Lui aussi est monté pour prier. Bachir, l’aide à trouver la bonne direction pour placer le tapis. Au Sénégal, il était informaticien. Originaire d’une ethnie chrétienne, il s’est converti à l’islam il y a 11 ans. Il est depuis harcelé par sa famille. Il regrette son pays: «là bas c’est mieux mais ma famille voulait me tuer». Après être passé par l’Italie et l’Espagne, il est arrivé en France il y a 2 mois. « Il y a quelques nuits que j’ai passé à la gare du Nord ou parfois des amis me logent mais c’est difficile d’aller chez quelqu’un. Ici, c’est pas comme en Afrique. Chez nous, tu viens, tu as 10 personnes dans la maison, on mange à 20 dans un plat. C’est une famille.» Bientôt, il sera 22 heures, Bachir, Brahim et les autres rejoindront leur cabine. Demain, il faudra repartir, puis revenir.

Simon Buisson

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