Jérôme Bourdon: « Je revendique la nuance sur la couverture du conflit israélo-palestinien »

Comment un journaliste doit-il traiter du conflit israélo-palestien? C’est la question posée par Jérôme Bourdon, professeur de Communication à l’Université de Tel Aviv, invité de la master class de l’Ecole de journalisme de Sciences Po jeudi 28 mars. Historien de formation, il est revenu sur la couverture médiatique de ce conflit qui dure depuis 1948.

« Lorsqu’on parle du conflit israélo-palestinien, il est légitime de se poser la question de l’engagement. Moi, je suis historien, je ne veux pas avoir un discours militant. » Une affirmation en forme de préambule. Jérôme Bourdon n’est pas militant mais observateur d’une Histoire polémique qui s’écrit au présent. Aux étudiants de l’Ecole de journalisme de Sciences Po, il a raconté ce conflit qu’il observe à travers le prisme des médias et a plaidé pour l’utilisation journalistique de « la nuance« .

Une dimension historique

Où placer le curseur? Où commencer le récit?  Depuis la création de l’État d’Israël? Depuis la guerre des 6 jours? Ces questions se posent à tout journaliste souhaitant traiter des tensions qui opposent Palestiniens et Israéliens. Il y a une dimension historique qui est essentielle. Ne pas plonger dans les racines de ce conflit risquerait de donner un traitement « étriqué » de l’information, prévient Jérôme Bourdon. À l’inverse, remonter trop loin en arrière peut relever de l’anachronisme. « Retrouver l’initiative de la violence dans un conflit aussi long, c’est compliqué« , reconnaît-il.

Un conflit qui interpelle

Pour Jérôme Bourdon, l’intérêt que porte le public au conflit israélo-palestinien n’est pas le fruit du hasard. « C’est un sujet glissant qui hérisse le poil de beaucoup de monde« . La raison? Le poids du religieux. Il cite en exemple la célèbre affaire Al Dura, du nom de ce garçon mort dans les bras de son père devant la caméra de France 2, en 2000. Au début de la deuxième Intafada, le caméraman palestinien de Charles Enderlin, correspondant historique de la chaîne, filme dans le centre de la bande de Gaza des échanges de tirs entre des soldats israéliens et des palestiniens. Dans son reportage, le journaliste affirme que les tirs provenaient « de positions israéliennes ». En 2005, il est accusé par l’adjoint au maire de Neuilly sur Seine, Philippe Karsenty d’avoir « mis en scène » les images. Poursuivi pour diffamation par Charles Enderlin, Philippe Karsenty a été reconnu coupable, puis innocenté. La décision finale de cette affaire, racontée par Charles Enderlin dans son livre Un enfant est mort (éditions Don Quichotte), est attendue 22 mai 2013 selon la Cour d’Appel de Paris.

Des acteurs qui s’adaptent aux médias

Les acteurs du conflit israélo-palestinien ont conscience du rôle des médias et ont fini par intégrer les journalistes dans leur stratégie. Selon l’invité de la master class, il n’est pas rare qu’Israël reproche aux journalistes de mal faire leur métier et de leur faire comprendre que s’ils n’étaient pas là, cela irait mieux. Longtemps Israël a pourtant eu la « sympathie » des médias. Une sympathie que Jérôme Bourdon explique grâce à « la culpabilité de l’Europe » vis-à-vis du peuple juif. Mais 1967 marque une rupture. Les Palestiniens commencent à exister médiatiquement à partir de la guerre des six jours, témoigne t-il. Ils deviennent visibles en tant que peuple pour les caméras.

Jérôme Bourdon raconte que c’est aussi à cette date que le mot « palestinien » apparaît pour la première fois à la télévision française au court d’un reportage sur cette guerre. C’est alors le début d’un véritable « désenchantement pour les Israéliens« , reprend-il, « car leur pays a été à l’avant-scène médiatique« . Dorénavant, l’État hébreux sera vu comme « un occupant ». Les reportages sur les kibboutz, ces communautés collectivistes juives, se sont faits plus rares. Les médias préfèrent désormais suivre les réfugiés palestiniens et dénoncent la présence israélienne assimilée à une « occupation ».

Un dialogue devenu spectacle

Jérôme Bourdon raconte également qu’après le geste très fort de l’embrassade entre le président égyptien Sadat et le premier ministre israélien Begin lors des accords de Camp-David en 1978, les médias cherchent à mettre en scène le dialogue. Lors de ces accords ratifiant la paix entre Israël et l’Égypte sous la médiation de Jimmy Carter, les deux dirigeants s’étaient de manière spontanée tombés dans les bras. Depuis, « les dirigeants intègrent que les médias attendent des accords de paix« , continue-t-il. Le dialogue devient un spectacle pour les télévisions internationales « qui se rêvent en artisans de la paix« . Symbole de cette tendance, les images du dessinateur Plantu, qui fait signer un de ses dessins par Yasser Arafat et Shimon Pérès. Jérôme Bourdon affirme même, qu’après 1996 et les accords d’Oslo, « les politiques jouent à la poignée de mains ».

Malgré tout, pour Jérôme Bourdon, le conflit israélo-palestinien est « le paradis » pour tout journaliste souhaitant faire ses preuves, mais « un paradis miné ».

Claire Estagnasié & Simon Buisson

Publié sur le site de l’école de journalisme de Sciences Po

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