Ouvrez, ouvrez les bibliothèques ?

File d'attente à l'entrée de la Bibliothèque Sainte Geneviève. CC: Simon Buisson

File d’attente à l’entrée de la Bibliothèque Sainte Geneviève. Photo : Simon Buisson

Ça y’est! Vous êtes enfin installé dans la grande salle de lecture de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, dans le 5ème arrondissement de Paris. Baigné dans la lueur de ses lampes vertes, abrité par ses arcades de fer et ses rayonnages de bois, vous vous laissez bercer par le bruit sourd des chuchotements, mêlés aux grincements des tables anciennes. Vous cherchez du coin de l’œil quelques regards complices. Et vous voilà au travail ! Mais ce rêve a un prix, souvenez-vous : il vous a fallu une heure d’attente, dehors, place du Panthéon pour pouvoir intégrer le Saint des Saints, dont les heures d’ouverture ne coincident pas nécessairement avec vos horaires de travail…

C’est précisément la raison pour laquelle, l’association Bibliothèques Sans Frontières (BSF), présidée par l’historien Patrick Weil, a lancé en janvier une pétition au titre provocateur: « ouvrons + les bibliothèques ». Le constat de cette association qui milite pour l’accès au livre : en France, les bibliothèques sont ouvertes entre 30 et 60 heures par semaine, en moyenne, alors qu’à l’étranger, certaines ouvrent près de 100 heures par semaines, voire 24 heures sur 24. L’initiative a rencontré un succès immédiat: en un mois, 11.000 personnes ont signé le texte, dont 20 % à Paris.

Patrick Weil, Dany Laferrière et Jean-Louis Missika à la conférence de presse de BSF

Patrick Weil, Dany Laferrière et Jean-Louis Missika à la conférence de presse de BSF. Photo Simon Buisson

Politiser le mouvement

La capitale compte, il est vrai, 169 bibliothèques. Plusieurs statuts y coexistent. Mais les deux plus courants sont les sites universitaires, comme Sainte-Barbe ou Sainte-Geneviève, gérées par les universités elles-mêmes, et les bibliothèques municipales, encadrées par la Mairie de Paris. A quelques semaines des élections municipales, l’objectif de BSF est de politiser le mouvement.

Mercredi 5 février, une conférence de presse était donc organisée à la bibliothèque de la Cité internationale en présence de Patrick Weil, de l’écrivain haïtien Dany Laferrière et de plusieurs bibliothécaires. Leur souhait: « un changement de paradigme des bibliothèques, c’est-à-dire une vision différente de notre rôle et de notre métier », explique Nicole Mounier, de l’Université de Bayonne. Présent également, un représentant de l’UMP et Jean Louis Missika, directeur de campagne d’Anne Hidalgo.

BSF va proposer aux candidats à la Mairie de Paris une charte de transformation des bibliothèques. Elle prévoit notamment leur ouverture en soirée, pendant les vacances scolaires et le dimanche ainsi qu’une meilleure coordination entre les bibliothèques municipales et universitaires. Patrick Weil souhaite que celles-ci « redeviennent une priorité de campagne ». Il appelle de ses vœux « une alliance [entre] bibliothécaires, lecteurs et électeurs ».

 

Un constat partagé

Avec ses 22 bibliothèques, dont 6 municipales, le 5ème arrondissement, principal fief universitaire de la capitale, est au cœur du débat. Paris 5/ 5 a décidé de demander directement aux candidats qui s’y affrontent ce qu’ils pensent de la charte de BSF.

A droite comme à gauche, les propositions de l’association sont accueillies positivement. Dominique Tibéri, qui brigue la succession de son père à la tête de la mairie, y est « favorable à 100 % ». Il explique qu’elles sont en accord avec la politique qu’il mène dans le 5ème où de nombreuses bibliothèques ont ouvert ces dernières années. La candidate officielle de l’UMP, Florence Berthout reprend pour sa part le programme de Nathalie Kosciusko-Morizet qui propose l’ouverture d’au moins une bibliothèque par arrondissement, deux soirs par semaine, jusqu’à 21 heures.

Son adversaire socialiste, Marie-Christine Lemardeley se dit elle aussi « favorable sur le principe » à l’élargissement des horaires d’ouverture. Pour la présidente de Paris III, « l’important c’est le services offert aux étudiants mais le dialogue avec le personnel des bibliothèques est un impératif ». Un point de vue partagé par les écologistes. Marie-Christine Lemardeley met également en avant son projet de « learning center » — sorte de bibliothèque numérique du XXIe siècle — sur le site de Censier.

Car les étudiants du quartier latin sont séduits par la proposition de BSF. Alexis, qui prépare l’agrégation de philosophie, et travaille souvent en bibliothèque,  voit la différence avec les Etats-Unis où il a étudié pendant un an. « L’offre crée la demande », souligne-t-il :  « Là bas, les bibliothèques sont pleines, la nuit notamment, en période d’examen. Non seulement cet élargissement est utile mais il est indispensable ».

Agathe, qui prend sa pause devant la Bibliothèque Sainte Geneviève, est du même avis. Etudiante en Histoire de l’art, l’idée « de travailler après le dîner » lui plaît car elle est plus productive le soir. « Quand tu sors à 20 heures de cours, tu aimerais y aller, ou le dimanche et les jours fériés », renchérit son amie Charlotte.

A l’échelle de la ville, Anne Hidalgo prévoit l’ouverture d’une bibliothèque chaque dimanche dans tous les arrondissements. Cette dernière mesure coûterait 1 million d’euros, selon Jean-Louis Missika. Selon le dernier rapport d’activité des bibliothèques de Paris datant de 2011, leur budget global s’élève à 56,36 millions d’euros.

Avant d’ouvrir la nuit, il faudrait pouvoir ouvrir le jour

Pourtant la situation n’est pas aussi simple. L’attention que porte publiquement tous les candidats au dialogue social dans ce dossier est à cet égard révélatrice. Les bibliothécaires parisiens ont en effet lancé une contre-pétition pour s’opposer à l’initiative de BSF qu’ils jugent déconnectée de la réalité. Leurs arguments : avant d’étendre les horaires d’ouverture, il faudrait déjà pouvoir respecter leurs horaires actuels.

Pour Bertrand Pieri de la CGT Bibliothèque de Paris, c’est même « une provocation dans le contexte de restriction budgétaire et de diminution de personnel ». S’il n’a rien contre le fond des propositions de BSF, il lui semble de plus en plus difficile d’accueillir le public dans les conditions actuelles. « Aujourd’hui de nombreuses bibliothèques sont complètement vétustes. Picpus n’a ouvert qu’à midi pour une panne d’électricité. A Melville il n’y avait plus de chauffage ». La candidate du Parti de Gauche dans le 5ème, Martine Masson-Chrétien va dans son sens. Elle reconnait « que les bibliothèques sont surchargées », mais « il n’y a pas assez personnel et de moyens pour couvrir les plages horaires actuelles. Pour l’instant il faut assurer ce qui existe déjà en concertation avec le personnel ».

Bibliothèque Mohammed Arkoun

Bibliothèque Mohammed Arkoun, rue Mouffertard. Photo Simon Buisson

D’ailleurs, devant la bibliothèque municipale Mohammed Arkoun, rue Mouffetard, les usagers, plus âgés et souvent non-étudiants, sont circonspects vis à vis du projet de BSF. Même si Claire aimerait « pouvoir se rendre dans un lieu de lecture le dimanche. Ça changerait des cinémas et des musées », beaucoup comme Marthe ou Claudie sont satisfaits des horaires actuels. Il faut dire que Mohammed Arkoun est l’une des rares bibliothèques à fermer une fois par semaine à 22 heures, le jeudi. Les autres jours elle est généralement ouverte de 10 heures à 19 heures.

Pourrait-on commencer par ouvrir les bibliothèques comme celle de  de Mouffetard le jeudi ? Réponse dans les semaines à venir. Car au fond tous sont d’accord : la bibliothèque est un lieu à préserver et à ré-inventer, pour qu’à l’heure du numérique, elle devienne un véritable espace social. « La bibliothèque est rassurante dans une ville inconnue, je suis entouré de livres, de gens, c’est le prolongement de ma chambre », raconte l’écrivain Dany Laferrière.

Cela fait à présent quatre heures que vous travaillez. La nuit est tombée. A travers les fenêtres vous apercevez le dôme du Panthéon. Bientôt 22 heures. Dans quelques minutes Sainte-Geneviève va fermer ses portes. Il est temps de filer car demain vous devrez vous lever tôt pour ne pas perdre trop de temps dans la file d’attente…

Simon Buisson (article publié sur le site Paris 5/5)

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